L’utopie socialiste en Afrique postcoloniale : l’analyse de l’échec des idéaux dans « Les Soleils des indépendances » d’Ahmadou Kourouma


Par Jerlus MUTSAGHARARO (jerlusmutsajermos@mail.com), KAMBALE SAAMBILI Nicolas (kambalesaambilinicolas@mail.com, Assistant à l’ISP Ruwenzori) et KULE KIBAYA Alfred (alfredkule@mail.com,  Assistant à l’ISP Rwenzori)

Résumé

Cette étude analyse, à travers « Les soleils des indépendances » d’Ahmadou Kourouma, l’échec des idéaux socialistes en Afrique postcoloniale. En s’appuyant sur la sociologie de la littérature selon Nathalie Heinich, elle interroge les rapports entre production littéraire et contexte social. L’œuvre révèle des utopies d’égalité, de solidarité, de sacralité de la vie humaine, ... Elle met en lumière une indépendance confisquée par les élites et la désillusion du peuple.

Mots-clés : utopie socialiste, sociologie de la littérature, Afrique postcoloniale, Ahmadou Kourouma.

Abstract

‘’The Socialist utopia in Postcolonial Africa : An Analysis of the Failure of Ideals in ‘The Suns of Independence’ by Ahmadou Kourouma’’

This study examines the failure of socialist ideals in postcolonial Africa through Ahmadou Kourouma’s « Les Soleils des indépendances »Drawing on Nathalie Heinich’s sociology of literature, it explores the link between literary creation and social context. Trough polical satire, the novel exposes the distortion of egalitarian, of communal ideals, of human rights, …, revealing a independence betrayed by the ruling elites and the people’s ensuing disillusionment.

Keywords : socialist utopia, sociology of literature, postcolonial Africa, Ahmadou Kourouma.

Introduction

En RDC voire sur la sphère d’Afrique du XXIe S, le peuple ploie sous le joug des morts diverses. Jerlus en distingue des morts humaine, économique, sociale et culturelle (J. Mutsaghararo, juin 2024 : 54-67). Ces genres de crise requestionne l’Afrique dans sa nouvelle robe dite d’ « indépendance ».

Depuis les années 1960, les indépendances africaines ont suscité une immense vague d’espoir, portée par des discours de rupture, de dignité retrouvée et de justice sociale. D’aucuns leaders du continent ont revendiqué des projets politiques inspirés du socialisme, vu non seulement comme une alternative au capitalisme colonial et impérialiste, mais surtout comme un modèle de gouvernance équitable. 

Le socialisme, dans son essence, repose sur les principes de propriété collective des moyens de production, de redistribution équitable des richesses et de solidarité sociale. Historiquement, il trouve ses premières formulations au XIXe S chez les penseurs comme Karl Max et Friedrich Engels qui, dans le « Manifeste du Parti communiste » (1848), appellent à l’abolition des classes sociales et à la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme (K. Max et F. Engels, 1948 : 35-46). Au XXe S, les expériences soviétique et chinoise ont influencé de nombreux pays du Sud global, y compris en Afrique.

En Afrique, le socialisme prend une forme singulière. Il ne s’agit pas d’une simple copie du marxisme-léninisme européen, mais d’une adaptation enracinée dans les valeurs communautaires africaines traditionnelles (partage, solidarité, travail collectif). Des figures comme Kwame Nkurumah au Ghana, Julius Nyerere en Tanzanie avec son concept d’Ujama (J. Nyerere, 1968 : 12-25), Modibo Keïta au Mali, ou encore Thomas Sankara au Burkina Faso, Emery Patrice Lumumba (héros en RDC), Nelson Mandela (héros sud-africain), … ont tenté de mettre en œuvre des politiques inspirées de ce modèle.

Toutefois, ces projets se sont souvent heurtés à des contradictions internes, à des résistances internationales et à la complexité des réalités postcoloniales. C’est dans cette trame historique et idéologique que s’inscrit le roman « Les Soleils des indépendances » de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma. Publié en 1968, ce texte inaugure une veine littéraire postcoloniale critique, où la promesse d’une Afrique libre et juste est confrontée à la réalité d’un pouvoir néocolonialiste, autoritaire et élitiste (A. Kourouma, 1970). Quelle intrigue lire de ce roman postcolonialiste ?

 Fama en est le héros. C’est un prince sans trône. Il a combattu avec courage l’homme blanc pour l’obtention de l’indépendance de son pays. Au lendemain de l’indépendance, Fama s’attendait à des récompenses substantielles. Hélas ! quelle déception : il est jeté aux mouches par de nouveaux maîtres de la République des Ebènes (R.E)  sous prétexte leurs bafoués ! sa lutte ne reçut rien de gratification sinon la carte pour citoyen et celle du parti unique dont il est appelé à se contenter.

Aussi en famille est-ce la déception : Salimata, son épouse, se dessèche dans une stérilité incurable ni du marabout, non plus des gris-gris. A la mort de son cousin lancina, Fama doit rembarquer au village pour lui succéder en qualité de chef coutumier. Un moment durant, il y remplira toutes les fonctions tracées par la compétence : les palabres, les rituels, etc. Ayant résolu de regagner la capitale, il se fait accompagner de la jeunesse veuve héritée, Mariam. Là, il ne cesse de se soucier : sa vie conjugale instable faute de l’entente entre ses coépouses vivant désormais à couteaux tirés. Flagrante delicto de ne pas informer les autorités d’un rêve qu’il eut sur le régime en place, il est condamné à vingt ans de servitude pénale. Cette incarcération cause à ses femmes une infidélité incontrôlée! Il sera relâché des années plus tard grâce à un président qui reconnait ses mérites lors de la lutte pour l’indépendance. 

Mais, ce don du président, cette fois-ci charitable, n’arrive que trop tard : Fama a déjà vieilli et est  doublement déçu par l’infidélité répétée de ses épouses ! Ainsi décide-t-il le retour au village reprendre son pouvoir hérité par malheur. En tentative de franchir la frontière, Fama est astreint au repos définitif par des gardes.

Bien que largement commenté par nos prédécesseurs (à l’instar de Léonie Lipambo, Damien Mbusa Muhindo, Elysée Paluku karonde, …)  pour son originalité linguistique et sa portée critique, le roman mérite une lecture centrée sur la dénonciation de la trahison des idéaux socialistes, thème encore peu exploré de manière systématique, sous l’intitulé  « L’utopie socialiste en Afrique postcoloniale : l’analyse de l’échec des idéaux dans ‘’Les Soleils des indépendances ‘’ d’Ahmadou Kourouma ».

Eu égard à ceci, la question générale qui se pose est celle de savoir quel rapport il y a entre le vécu postcolonial et le discours socialiste. Deux questions particulières fondent notre curiosité : 

quels sont les rêves socialistes qu’enveloppent des discours africains : des harangues, officiels, … ;

selon « LSDI », quelle est la réalité dument vécu en Afrique postcoloniale comparativement aux rêves contenus dans le discours.

Notre hypothèse, c’est qu’aux yeux de Kourouma, la réalité serait en train de trahir le rêve, lequel rêve est pourtant pertinent à la promotion du peuple africain :

les lois et discours politiques auraient rêvé d’une Afrique des valeurs comme : l’égalité citoyenne, la répartition équitable des ressources, i.e. sans écart considérable en termes de salaire, la sacralité de la vie humaine, … ;

à travers le romanesque sous examen, Kourouma aurait constaté une Afrique dont la vie réelle est loin de rattraper le rêve. 

En circonscrivant ce travail essentiellement dans « LSDI », un roman de l’Afrique postcoloniale, notre objectif est d’établir un rapport clair entre la réalité et l’idéal socialiste africains. Autrement dit :

recenser les idéaux africains à travers les officiels et discours politiques ;

évaluer lesdits idéaux dans « LSDI ».

Pour atteindre cette visée bicéphale, l’analyse mobilisera la sociologie de la littérature au-delà des travaux de Pierre Bourdieu et Lucien Godmann. Il s’agira ici de s’inspirer du paradigme de la sociologue Nathalie Heinich. Les techniques de thématologie pour recenser les grands motifs externes et internes au corpus, et  d’analyse documentaire pour resituer le roman dans tout son contexte, feront de la sociologie littéraire un sycomore holistique d’analyse mixte qui permettra tant au lecteur qu’aux ambitieux politiques de saisir le contexte historique, politique et idéologique de la situation africaine postindépendante pour y appliquer le principe thérapeutique d’ « aux grands maux, des grands remèdes ».  

Ce présent opuscule se structure en deux épisodes. Le premier, axé sur la méthodologie de la recherche, examine le fondement théorique de la sociologie comme approche d’analyse littéraire. Et le second constitue notre apport dans le monde d’analyse littéraire. Il analyse les idéaux socialistes revendiqués à l’indépendance, la manière dont ils sont pervertis dans la fiction. 


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